Détail du  portrait de Rimbaud (et de Verlaine) par Fantin Latour ,1872 , Paris , musée du Louvre

«Je est un autre»

( Rimbaud et Nietzsche, contre Descartes et les moralistes classiques)

 Analyse du sujet

La formule est paradoxale et même, semble-t-il, contradictoire puisqu’elle identifie le sujet, le moi, c’est à dire le pôle d’identité de la personne avec son contraire « un autre », indéfini, et étranger.

Il faut évidemment chercher à donner sens à la formule

et comprendre qu’elle s’oppose (et donc suppose) une autre conception du sujet, plus simple, où le  je s’apparaît comme responsable de ses actions et où il parle de lui à la première personne en assumant ses décisions.

Quelles sont les manifestations du sujet qui donnent à penser qu’il est essentiellement autre que ce que l’on ( ou il ) pensait de lui ?

 Proposition d’Introduction

Quand Rimbaud(1854-1891), dans une lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871s’exclame « je est un autre » il professe une conception originale de la création artistique :  le poète ne maîtrise pas ce qui s’exprime en lui , pas plus que le musicien, l’œuvre s’engendre en profondeur… Rimbaud poursuit : « J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute… Maurice Blanchot parle d’impouvoir ;  au-delà  du registre esthétique c’est peut-être toute la conception classique du sujet comme pôle d’identité et  de maîtrise de soi qui ainsi peut être remise en cause. C’est d’ailleurs le sens de la critique que Nietzsche(1844-1900) opère à la même époque

Mais si « je est un autre », s’il n’y a pas en réalité de pôle d’identité stable, d’où vient l’illusion qui  nous pousse à le croire et comment  alors penser nos relations aux autres ?

I) LA CONCEPTION CARTESIENNE (ET CLASSIQUE) DU SUJET S’OPPOSE FRONTALEMENTA LA FORMULE DE RIMBAUD…

Rappelons que dans la première des Méditations Métaphysiques quand Descartes se propose de douter de tout une fois dans sa vie,  dans l’espoir de trouver de l’indubitable et de refonder ainsi  tout l’édifice du savoir, il pousse le doute jusqu’à douter de la fiabilité de ses pensées : C’est l’hypothèse du malin génie ou du Dieu trompeur, mais justement dans la seconde Méditation, la  première certitude  « je suis j’existe » surgit  au sein de ce doute radical :  Ce que je pense peut-être faux mais il est absolument certain que je ne peux penser sans être. La certitude de l’existence du sujet pensant surgit du sein du doute : « le malin génie » n’étant finalement qu’une manifestation de la volonté de Descartes de douter radicalement ( « qu’il me trompe autant qu’il voudra, il ne saurait  jamais faire  que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose »). Dans la seconde Méditation, quand Descartes revient sur l’acquis du cogito, il se définit alors essentiellement comme une chose pensante puisqu’il est absolument certain d’exister  alors même que l’existence de son corps (ainsi que de tous les objets de monde) est encore geléé par le doute. Le moi est clairement définit par la conscience de soi et il est  maître de ses pensées tant qu’il sait se garder des deux principales causes de l’erreur que sont la précipitation  et les préjugés. Le sujet cartésien domine  un monde pacifié  au-dedans comme au dehors par la clarté de ses analyses et la libre disposition de ses volontés (ce que Descartes désigne du nom de générosité). Chacun est conscient de soi et responsable de ses actes envers les autres et envers l’autre absolu qu’est Dieu.

Illustration pour les Chants du Maldoror de Lautréamont par Houplain, 1914 Paris, B.N.

Mais on peut dire que chez Descartes la vérité du « je » est au  contact étroit de l’autre puisque, dans la Troisième Méditation, Descartes se rend compte qu’il n’a pu douter du monde et de lui-même que parce qu’il avait conscience de son imperfection. L’idée de perfection infinie (Dieu) est donc présente au cœur du  « je ». Chez Descartes « Je » n’est pas un autre mais porte essentiellement la marque du tout Autre

Au  « je pense donc je suis » Nietzsche oppose « quelque chose pense »   et il n’est pas sûr qu’il faille distinguer le sujet du verbe puisqu’il serait absurde en physique de distinguer l’éclair de son éclat et de dire avec la foule que « ‘l’éclair luit » Généalogie de la morale I 13

Toute la conception classique du sujet et des rapports avec les autres est remaniée.

II) NIEZTSCHE : UNE CONCEPTION POLITIQUE DE « SOI » OU L’ETRANGETE EST AU CŒUR DE CHACUN

 Nietzsche conçoit le moi  non pas comme une substance ; mais comme un Soi corporel. Le corps est un système de pulsions qui ont chacune leur perspective propre et veulent l’imposer aux autres. Nietzsche développe une conception politique du corps.

 Il y a en l’homme autant de consciences qu’il y a de forces plurielles ( Freud dira de pulsions)  qui constituent et qui animent ce corps.

 L’intellect  se distingue de ces autres consciences, car il est plus isolé  de la masse des pensées grouillantes. L’intellect est comme une aristocratie régnante, une conscience d’un rang supérieur : il ne lui  parvient que des expériences filtrées.

 Chacun des actes de volonté de l’homme suppose en quelque sorte l’élection d’un dictateur auquel l’intellect laisse alors libre cours.

 « Je est un autre » au sens où quelque chose ( une force particulière) pousse à la formulation d‘un vouloir, vouloir qui en suite se réalise par de multiples réactions  en chaîne qui, elles aussi,  échappent  à l’intellect  dans leur diversité.

 Selon Nietzsche, la conscience  au sens classique n’est donc pas du tout indispensable  à la marche de l’ensemble ;  d’ailleurs les grandes activités de conservation et de croissance du corps sont inconscientes

LA CONSCIENCE SERVILE DE CEUX QUI VIVENT EN  TROUPEAU

Selon les analyses de Nietzsche, si l’homme vivait en solitaire il aurait pu se passer de conscience (tout comme il aurait pu se passer de langage)

Le Cirque Fernando : le manège  (1888) ,Toulouse Lautrec,  Chicago, Art InstituteC’est seulement en tant qu’animal social que l’homme a appris à  prendre conscience de lui-même. La conscience est apparue d’abord dans des rapports de dépendance et d‘obéissance.  Elle est d’abord conscience de l’autre dont elle dépend ; elle apparaît lors que le tout du corps se subordonne à un tout supérieur (par la contrainte d’un Maître). La conscience est d’abord conscience de ce tout supérieur auquel elle se subordonne (elle est conscience aliénée) ; elle se développe sous cette modalité  chez les esclaves  alors que le maître peut rester dans l’innocence d’une existence purement régie par ses instincts pour ensuite développer une conscience supérieure qui est celle de ses instincts les plus forts.

La conscience du «  troupeau » porte la marque de sa condition originaire servile ; elle est la voix des contraintes communautaires et des organisations grégaires où chacun est à la fois perdu dans la masse et scrupuleusement conscient de ses devoirs et de ses droits acquis.

LA CRITIQUE DU LANGAGE COMMUN:

Par la conscience, l’homme ne prend pas conscience de son soi irréductible, mais de la partie de lui-même la plus commune,  car le langage est lui-même fait de noms communs , il ne s’est développé qu’en fonction de l’utilité commune. Les expressions usuelles ne permettent donc pas de saisir ce qu’il y a d’absolument singulier en nous ; elles ne permettent d’identifier que ce qu’il y a de commun et de général : la conscience n’est pas le lieu le plus haut  de la subjectivité mais plutôt le reflet, en chacun, de son existence collective :

 « En dépit de la meilleure volonté de percevoir ce qu’il y a en nous d’individuel, nul ne pourra jamais prendre conscience que de son côté moyen, non individuel » &354 Gai Savoir

Toujours selon Nietzsche, le langage charrie toute une représentation illusoire de la liberté du sujet :

Détail du Moulin Rouge ,1892, Toulouse Lautrec,  Chicago, Art InstituteSous prétexte que la grammaire distingue des sujets et des verbes l ‘homme croit qu’il y a des sujets qui subsistent sous les actions et qui en sont les supports. L’homme croit ainsi qu’il y a des agents qui sont avant d’agir  et qui pourraient donc s’abstenir d’agir ou agir autrement qu’ils n’agissent…

Mais il est absurde de distinguer le tonnerre de l’action de tonner  ou l’éclair de son éclat. La structure commune de la langue qui  distingue des sujets et des verbes  est donc coupable de tautologie. Elle redouble l’action et prend un seul et même phénomène à la fois pour cause et effet.

Mais il n’existe pas d’être (de substance)  en-dessous de l’action : l’action est tout ; il est absurde de distinguer la force de ses manifestations….à moins que cela ne corresponde à une utilité sociale…

 

III) LES CONSEQUENCES DE CETTE REPRESENTATION DU SUJET DANS NOS RAPPORTS A AUTRUI?

Pour Nietzsche la représentation  classique du sujet (comme pôle d’identité et subjectivité libre) est fomentée par la volonté de trouver un support de responsabilité

La théorie de la liberté du sujet a été inventée à fin de châtiment : « On a considéré l’homme comme un sujet libre à seule fin qu’il puisse être jugé et condamné comme coupable » . Il fallait qu’il se croie libre pour être responsable et puni (ou pour se punir lui-même – par la mauvaise conscience-) alors que chacun de nous est un destin, aussi incapable d’agir autrement qu’il agit que l’oiseau de proie est incapable d’adopter spontanément le comportement docile et passif de l’agneau. Nietzsche n’est pas un penseur de la liberté au sens classique du libre arbitre. ( liberté de faire ou de ne pas faire) ; C’est un penseur des types humains  (les créateurs / les esclaves ;  les actifs / les réactifs ) Chez les artistes de l’existence la liberté n’est qu’une manifestation de leur puissance de création. A l’inverse les natures passives ont développé une autre conception de la liberté, elles croient et veulent faire croire à la liberté comme libre décision de soi, elles ont deux intérêt dans cette croyances.

1) Si le libre arbitre existe : la force est libre de se manifester ou non et donc que la force est coupable de se manifester comme force.

2) La catégorie de sujet neutre permet aussi de masquer toutes les impuissances en les présentant comme des actes de vertu. Ceux qui sont incapables d’agir avec éclat et démesure peuvent toujours laisser entendre  que leur tempérance et leur respect des autres est le fruit d’une libre décision (cette tempérance serait donc méritoire) puisqu ‘’ils pourraient eux aussi tyranniser les autres 

A CETTE METAPHYSIQUE DE BOURREAUX AUSSI HYPROCRITE QUE PERVERSE, NIETZSCHE OPPOSE UNE PHILOSOPHIE DE L’INNOCENCE ET DU DEVENIR OU CHACUN EST APPELE  A L’AUTHENTIQUE REALISATION DE SOI:«  deviens ce que tu es »

Détail de " Marcelle Lander danse le Boléro de Chilpéric, 1895, Toulouse Lautrec, Zurich, Kunsthaus Sois  confiant dans ta singularité ; actualise tous tes possibles sans concession pour la « morale du troupeau »; restaure en toi la pleine force de tes instincts créateurs, n’accepte pas de caricature de ce que tu es. Conçois ta vie comme une œuvre d’art…

 Nietzsche oppose donc à la morale traditionnelle de sujet une conception esthétique de la création de Soi qui fait place au devenir et aux forces instinctives.  On peut noter d’ailleurs ce que le réfléchi de la troisième personne «  soi » connote de distance intérieure et d’étrangeté par opposition à la désignation classique du moi.

 Chez Nietzsche la formule « je  est un autre »  prend des sens différents : elle peut aussi  bien signifier la polyvalence des forces qui constitue le Soi corporel que viser la falsification morale qui diffuse une image réductrice du moi afin de rendre l’individu plus conforme au moule de l’existence collective. :  En effet s’il n’y a pas de pôle stable d’identité, qui garantira l’engagement ? S’il n’y a que du devenir, s’il n’y a que des êtres en gestation qui évoluent radicalement au contact des rencontres, peut-on seulement encore espérer des promesses et que des engagements soient tenus ?

SI « JE » EST UN AUTRE EST-IL CAPABLE DE PROMESSE ENVERS LES AUTRES ? 

Promettre, c’est s’engager, c’est à dire prendre, aujourd’hui, la résolution d’accomplir un acte dans le futur. C’est décider aujourd’hui  de ce que l’on sera demain.

Descartes lui-même avait pris conscience de l’ampleur de ce type d’engagement et il critiquait la promesse comme irrationnelle : comment peut-on fixer dès aujourd’hui sa future conduite ! Comment peut-on accepter de limiter aujourd’hui sa liberté d’action de demain ! L’ensemble de mes rapports avec les autres peut avoir changé d’ici-là et moi-même je peux être vis- à -vis d’eux dans des sentiments fort différents. Si chacun est un autre toujours en puissance, n’est-il pas toujours aberrant et hypocrite de promettre ?

Qui sera capable de promettre et de tenir sa promesse ?

 Gravure sur bois dans Le " Grand Testament "de Villon, 1463. "Frères humains qui après nous vivez... " Paris, B.N.La  promesse que je fais aujourd’hui trouve son fondement dans l’analyse de ma situation présente. L’avenir apportant son lot de nouvelles connaissances et de nouvelles occasions mon jugement pourra changer : Toi qui deviens toujours autre  dans un monde social où les intérêts sont fluctuants et réversibles,  souviens-toi que les promesses qu’on te fait ne valent pas plus que les serments d’amour… (C’était déjà le sens des recommandations de Machiavel dans Le Prince).

Il y a deux façons de tenir sa promesse :celle des « esclaves » et celles des individus souverains

Les esclaves de la morale classique tiennent leur promesse parce qu’ils ont été bien dressés. Ils sacrifieront ce qu’ils seront devenus pour tenir leur promesse d’hier. Cette promesse est leur prison, elle est aliénante.

A l’opposé il y a la promesse qui émane de l’individu nietzschéen,  « autonome et supra moral » Il ne promet pas comme l’esclave de la morale classique de tenir sa promesse quels que soient ses changements de conviction et d’humeur, il est assez assuré de lui-même pour savoir qu’il désirera toujours tenir cette promesse. L’accomplissement de la promesse n’apparaît plus comme le sacrifice de soi mais la manifestation de la puissance d’un être maître de son devenir. Liberté et responsabilité ne sont pas chez Nietzsche des propriétés ordinaires qu’il faut reconnaître à tout homme. Ce sont des sentiments de puissance accrue ; c’est la conscience d’une force qui domine en soi, qui est assurée de son devenir et qui s’exprime sous forme de promesse.

Délibérément nous avons conçu cette réflexion sur la formule de Rimbaud comme une occasion de présenter la conception nietzschéenne du sujet et des rapports avec les autres ; bien d’autres auteurs auraient pu être sollicités et, avec eux, différents axes d’analyses comme par exemple l’apport des autres dans la constitution de soi et le développement des facultés proprement humaines (CF l’Enfant sauvage, Lucien Malson et « Peut-on exister sans les autres ? ».