Tranchée par H. Bouchor , couverture de L'édition Livre de Poche
Le feu, Journal d’une escouade
d’Henri Barbusse (1873 Asnière-1935 Moscou)

 Notre pagination renvoie à l’édition du  Livre de poche et nous ne soulignons que les passages complémentaires à l’analyse d’Alain dans Mars ou la guerre jugée.

 Le livre parut en Novembre1916 aux Editions Flammarion et remporta le Prix Goncourt ; il raconte, souvent à la première personne ou par dialogues interposés, la vie quotidienne d’une escouade de fantassins alors que les combats ensanglantent déjà l’Europe depuis deux ans. L’auteur entend faire revivre l’argot des « bonhommes  < comme se surnommaient eux-mêmes les « poilus » (terme inventé par l’arrière) > selon les principes du naturalisme. Henri Barbusse avait connu lui-même le feu des tranchées dès 1915, d’abord comme soldat puis comme brancardier. C’est en majeure partie dans les hôpitaux que le livre fut écrit. Il exprime les aspirations pacifistes de l’auteur.

Réveil en plaine

 «  On rentre dans la clarté du jour comme dans un cauchemar… Dans l’immensité, semés çà et là comme des immondices, les corps anéantis qui y respirent ou s’y décomposent… C’est çà la guerre » Page 356

Une clairière dans le Parc de Plessis- de -Roy,  30 mars 1918 « Plus que les charges qui ressemblent à des revues, plus que les batailles visibles déployées comme des oriflammes, plus même que les corps à corps où l’on se démène en criant, cette guerre, c’est la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue, et l’odeur et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette monotonie infinie de misère, interrompues de drames aigus, c’est cela et non pas la baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le chant de coq du clairon au soleil » page 356
Un épisode de l'assaut du 15 avril 1915 sur L'Eperon Sud -Est de Notre-Dame-de-Lorette
« La guerre, aussi hideuse au moral qu’au physique… »

[…]
Ces hommes qui avaient été tenaillés par la fatigue, fouettés par la pluie, bouleversés par toute une nuit de tonnerre[…] entrevoyaient à quel point la guerre, aussi hideuse au moral qu’au physique, non seulement viole le bon sens, avilit les grandes idées, commande tous les crimes_ mais ils se rappelaient combien elle avait développé en eux et autour d’eux tous les mauvais instincts sans en excepter un seul : la méchanceté jusqu’au sadisme, l’égoïsme jusqu’à la férocité, le besoin de jouir jusqu’à la folie Page361

Un mal incommunicable  : inconcevable pour les autres et même évanescent dans sa réalité de souvenir pour les survivants

« -t’auras beau raconter, on t’croira pas.

Pas par méchanceté, ou par amour de se ficher d’ toi, mais pa’ce qu’on n’pourra pas. Quand tu diras plus tard, si t ‘es encore vivant pour placer ton mot : « on a fait des travaux d’nuit, on a été sonné, pis on a manqué s’enliser », on répondra : «  Ah ! » ptêt qu’on dira : «  Vous n’avez pas dû rigoler lourd pendant l’affaire ». C’est tout, personne ne saura. I’n’y aura que toi

-Non pas même nous, pas même nous  s’écria quelqu’un.

-Jdis comme toi, moi : nous oublierons, nous oublions déjà, mon pauv’vieux

- Nous en avons déjà trop vu ![…] On est pas fabriqué pour contenir ça.. ; Ca fout le camp d’tous les côtés ; on est trop petit

- un peu qu’on oublie ![… ] l’éreintement jusqu’à ne plus savoir son nom, les piétinements et les immobilités qui vous broient, les travaux qui dépassent les forces, les veilles sans borne, à guetter l’ennemi qui est partout dans la nuit, et à lutter contre le sommeil,-et l’oreiller de fumier et de poux. Même les sales coups où s’y mettent les marmittes et les mitrailleuses, les mines, les gaz asphyxiants, les contre-attaques. On est plein de l’émotion de la réalité du moment, et on a raison. Mais tout ça s’use dans vous et s’en va on ne sait comment, on ne sait où et i’ne reste plus que les noms, qu’les mots de la chose, comme dans un communiqué.

« Y’a des lettres de moi que j’ai relues comme si  c’était un livre que j’ouvrais » page359

C’est le paradoxe du roman de guerre : il s’évertue à dire l’horreur de la guerre dont une part non négligeable réside précisément  dans le fait que la réalité de l’horreur échappe aux mots, au pouvoir d’évocation et de manifestation des mots.

L’écrivain soldat comme le simple troufion n’a plus que des mots, des récits qu’il veut pathétiques mais se sont des formules dont le référent s’est éventé.

Soldat allemand à la soupe,1916, François Flameny

Des peuples d’égaux artificiellement dressés les uns contre les autres par une poignée d’importants.

«Après tout, qu’est ce qui fait la grandeur et l’horreur de la guerre ?

-C’est la grandeur des peuples.

-Mais les peuples c’est nous !

[…]

c’est avec nous seulement qu’on fait les batailles. C’est nous la matière de la guerre. La guerre n’est composée que de la chair et l’âme des simples des soldats. C’est nous qui formons la plaine des morts et les fleuves de sang, nous tous –dont chacun est invisible et silencieux à cause de l’immensité de notre nombre. Les villes vidées, les villages détruits, c’est le désert de nous.

-Oui, c’est vrai. C’est les peuples qui sont la guerre ; sans eux, il n’y aurait rien, rien que quelques criailleries de loin. Mais c’est pas eux qui la décident. C’est les maîtres qui les dirigent page 366.

[…]

-  Après tout, pourquoi fait-on la guerre ? Pourquoi on n’en sait rien ; mais pour qui, on peut le dire. On sera bien forcé de voir que si chaque nation apporte à l’idole de la guerre la chair fraîche de quinze cent jeunes gens à déchirer chaque jour, c’est pour le plaisir de quelques meneurs qu’on pourrait compter ; que les peuples entiers vont à la boucherie, rangés en troupeaux d’armées, pour qu’une caste galonnée d’or écrive ses noms de princes dans l’Histoire ; pour que des gens dorés aussi, qui font partie de la même gradaille, brassent plus d’affaires – pour des questions de personnes et des questions de boutiques. Et on verra, dès qu’on ouvrira les yeux que les séparations qui se trouvent entre les hommes ne sont pas celles qu’on croit, et que celles qu’on croit ne sont pas. Page 369.( Cf. la grande illusion de Jean Renoir 1937)