« Le bon combattant » : un idéal historique très variable.

 Dans les Origines de la pensée grecque, Jean Pierre Vernant montre qu’entre l’aristocratie équestre et les troupes d’hoplites (les fantassins qui combattent à pied), ce sont deux codes de valeurs qui s’affrontent, deux conceptions du bien et du mal.

 L’aristocratie équestre telle qu’elle est décrite dans les épopées d’Homère ne vise qu’à l’exploit individuel : le haut fait glorieux accompli en combat singulier. La bataille est présentée comme une mosaïque de duels où chacun cherche un adversaire à la mesure de sa valeur personnelle.

L’audace guerrière qui permet d’accomplir ces exploits est une sorte d’exaltation qui jette l’individu hors de lui-même comme s’il était alors possédé par un dieu. C’est la fureur belliqueuse ( la lussa)

 L’hoplite, lui, doit refuser la tentation de la prouesse singulière si elle cause un désordre dans les rangs. Il doit sans cesse veiller à ne pas quitter sa place dans la phalange. Il est entraîné à lutter coude à coude, à s’élancer d’un même pas contre l’ennemi. Car l’effet de masse, la cohésion du groupe sont les nouveaux instruments de la victoire. La vertu guerrière n’est plus alors de l’ordre de l’énergie instinctive mais de la maîtrise de soi. La vertu se manifeste par le respect des règles de discipline collective

« Le désir de triomphe doit désormais se soumettre à l’esprit de communauté.

 La puissance des individus doit s’incliner devant la loi du groupe »

(Sortant du cadre athénien, Jean Pierre Vernant cite Hérodote (484-425) qui rapporte l’histoire du Spartiate Aristodamos, seul survivant d’une hécatombe militaire mais qui ne reçut pas les honneurs militaires parce qu’il avait, dit-on, combattu en furieux sans garder son rang).

 Avec l’hoplite, la démocratie athénienne opère un renversement radical de la mentalité héroïque.

 Toutes les conduites traditionnelles de l’aristocratie sont peu à peu rejetées et condamnées comme démesure alors que cette même démesure constituait la valeur d’un homme dans l’ancien code de conduite.

 L’ostentation dans la richesse, la somptuosité des funérailles, l’excès des manifestations du deuil chez les femmes de haut lignage, l’impudence et l’audace de la jeunesse noble, tous ces comportements dans lesquels s’exprime l’orgueil d’un prestige individuel sont rejetés comme la fureur qui recherche l’exploit guerrier. Car en creusant les inégalités sociales, ces comportements suscitent l’envie et créent la discorde dans le groupe. Ils divisent la cité contre elle-même et mettent en danger son unité.

 L’idéal moral prôné par la démocratie athénienne ne sera donc pas un idéal de grandeur personnelle mais un idéal de réserve et de retenue, un idéal de tempérance austère. C’est bien le sens de l’opposition dans le Gorgias de Platon entre Socrate, l’hoplite, et Calliclès, l’aristocrate au fier lignage, personnage de fiction mais dans lequel Platon loge assurément ses propres démons.