Un officier des Douanes est trainé par les rues de Boston, 1770 Le plaisir de la cruauté

 « Il n’y aurait aucun sens ni aucune nécessité d’interdire le meurtre si l’homme n’y aspirait pas fortement. La passion pour le meurtre est première. La morale est une construction historique secondaire. » Malaise dans la culture, Freud

 Les pensées de Nietzsche (1844-1900), de Freud (1856-1939), et en moindre part de George Sorel (1847-1922) ont fait scandale : chacune à leur manière elles pointaient en l’homme une forme spontanée d’agressivité et un goût pour la violence qui contrariaient frontalement la représentation de l’homme que la morale chrétienne avait patiemment mise en place.

 « L’homme n’est pas cet être débonnaire au cœur assoiffé d’amour dont on dit, qu’il se défend quand on l’attaque. Mais il porte en lui des pulsions agressives, pulsions de destruction. L’homme est tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de le martyriser, de le tuer. Homo homini lupus. » Malaise dans la culture, Freud

 Freud prend à témoin l’Histoire et notamment les temps de guerre… La guerre, comme le rêve, opère un « déshabillage moral », une levée de la censure morale qui permet un retour de toutes les pulsions agressives normalement refoulées par les contraintes et les codes sociaux.

Nietzsche, notamment dans la seconde dissertation de la Généalogie de la morale, au paragraphe six, montre que les premières manifestations de la justice par châtiments pénaux sanglants prouvent le goût de l’humanité pour la cruauté. Comment aurait-on pu penser qu’une souffrance infligée puisse être la compensation d’une dette s’il n’y avait un véritable plaisir à faire souffrir ! Exercer sa cruauté sur un être réduit à l’impuissance procure aux individus lésés une contre-jouissance d’autant plus grande que le plaideur est d’une basse extraction sociale. Pendant le temps du procès il croit participer au droit des maîtres : celui de frapper en toute impunité. Faire souffrir ou, à défaut, voir souffrir est une véritable fête.

 Chrétiens aux bêtes (détail), Jean Léon Gérome (1824-1904) BaltimoreNietzsche rappelle que pendant une longue période de l’humanité toutes les noces princières et les fêtes populaires étaient accompagnées de quelques grandes exécutions. Tortures et supplices étaient un ingrédient des festivités. D’ailleurs toute maison quelque peu noble entretenait en son sein des individus sur lesquels les maîtres pouvaient passer leur cruauté et leur appétit de moquerie. Nietzsche cite à ce propos le passage de Don Quichotte à la cour de la duchesse et avoue que l’évolution des mœurs aidant, nous ne pouvons réfréner notre malaise à la lecture de ces pages cruelles alors qu’elles étaient lues sans aucune mauvaise conscience mais avec une réelle bonne humeur par les contemporains de Cervantès.

 « Il répugne à la délicatesse ou plutôt à la tartufferie des hommes contemporains de se représenter à quel point la cruauté était la réjouissance préférée de l’humanité primitive et entrait comme ingrédient dans presque tous ses plaisirs ». Le besoin de cruauté paraissait alors innocent. L’homme le satisfaisait sans aucune mauvaise conscience. Le goût pour la domination et la cruauté était assumé comme un attribut normal de l’humanité. Nietzsche le pense d’ailleurs comme une manifestation essentielle de toutes formes de vie.

 «  Un œil pénétrant reconnaîtrait encore aujourd’hui chez l’homme des traces de cette réjouissance primordiale et profonde » Mais l’homme ayant beaucoup perdu de sa capacité à supporter la souffrance, il lui suffit de voir des spectacles moins sanglants pour éprouver le même type de réjouissance que ses ancêtres devant les pires tortures. L’attrait pour les pièces tragiques et le sentiment de béatitude des adorateurs de la Croix masquent, sous des prétextes moraux et religieux, ce goût archaïque pour la cruauté. Mais aujourd’hui l’homme n’assume plus comme naturel cette délectation. Une morale hypocrite lui a appris à avoir honte de ces instincts et à rougir de sa cruauté.

Dans La généalogie de la morale Nietzsche reconstruit les grandes étapes de ce qu’il appelle « la moralisation des mœurs » dont l’un des moments les plus importants est le renversement des valeurs aristocratiques (qui glorifient la force) par le christianisme et son apologie de l’humilité. Voir la dissertation   «nul n’est méchant volontairement .

 Dans l’interprétation nietzschéenne et freudienne, la sensibilité morale( la pitié et la compassion envers tout être souffrant) ne sont pas innées en l’homme.